Organisée ce mardi 16 juin 2026, la 21e réunion du programme « Religion et Francophonie » s’est tenue entre 14H et 16H45 dans nos locaux du Campus Condorcet (salle 5.067, bâtiment Recherche Nord).
Elle s’est comme d’habitude déroulée en mode hybride, toujours grâce à l’aide technique d’Antoine Vermande que nous remercions. La réunion a été jumelée avec le dernier séminaire EPHE-PSL de l’année 2025-26 consacré au modernisme bouddhique (directeur d’études, Pascal Bourdeaux).
Outre celles et ceux qui ont suivi à distance, la réunion a rassemblé une douzaine de participantes et participants en présentiel, autour d’un présentation particulièrement passionnante.
Pour commencer, le tour de table habituel a permis un échange de nouvelles, avant de laisser la parole à Pascal Bourdeaux (directeur d’études à l’EPHE/GSRL). Il nous a donné l’occasion de revenir sur un ouvrage collectif exceptionnel, qu’il a codirigé, à la croisée de l’histoire globale et de l’histoire connectée, réinterrogeant nos catégories à partir d’un décentrement à la fois géographique, culturel et postcolonial. Le livre en question s’intitule La question laïque vue d’Asie : Regards croisés sur les relations États–Religions (De Gruyter, 2025). Il a été dirigé par Pascal Bourdeaux, Eddy Dufourmont, André Laliberté et Rémy Madinier.

Pascal Bourdeaux, directeur d’études à l’EPHE-PSL
Pascal Bourdeaux rappelle le long processus qui a précédé cet ouvrage. Amorcée par une journée d’études en 2012, puis par un colloque international en 2014, et un second colloque international en 2018, la réflexion collective s’est déployée sur une décennie au service d’une exigence épistémologique jamais démentie : combiner sémantique historique, études croisées, pluri-disciplinaires, autour des enjeux de régulation du religieux, pour avancer sur une approche, alors particulièrement novatrice, de laïcité comparée, loin des visions occidentalistes trop réductrices. L’idée est de « faire dialoguer des systèmes très différents », non sans s’inspirer de la veine des Global studies.
Une boîte à l’outil sur la laïcité, appliquée au champ asiatique
Après avoir détaillé l’itinéraire scientifique qui a abouti à un premier ouvrage en anglais (2022), puis à l’ouvrage en langue française (2025), Pascal Bourdeaux entre dans le « cœur du réacteur », à savoir les contenus rassemblés dans La question laïque vue d’Asie. André Laliberté, Pascal Bourdeaux, Eddy Dufourmont, Rémy Madinier ouvrent le bal avec une introduction qui pointe la question des « mots, concepts et pratiques » (p.1 à 18 ; André Laliberté évoque et analyse ensuite les « Modernités multiples enchevêtrées et diversité des États laïcs », en référence, notamment, aux travaux de Schmuel Eisenstadt (p.19 à 44).
Jean Baubérot poursuit par un cadrage stimulant sur « Laïcité, sécularisme, sécularisation : Quelques hypothèses concernant l’Asie . . . et ailleurs » (p. 45 à 62). Pascal Bourdeaux souligne la fécondité du cadre théorique forgé par Jean Baubérot, dont la souplesse typologique (sept modèles) a servi de boîte à outil conceptuelle sur les terrains asiatiques étudiés. Peter Van der Veer propose, du haut de sa longue expérience, une approche synthétique sur la laïcité en Asie (p. 63 à 74), passant ensuite le relai à Rémy Madinier qui s’interroge : « Le Pancasila en Indonésie : une « laïcité religieuse » menacée ? » (p.75-94).
A partir du passionnant dossier du paléo-hindouisme à Bali, Michel Picard creuse ensuite la question suivante « Religion, sécularisation et contre-sécularisation à Bali » (p.95 à 118). Le cas vietnamien, ausculté par Pascal Bourdeaux, permet de mettre en lumière la fécondité heuristique d’une historicisation des modèles de laïcité, période par période (p.119 à 150). Aminah Mohammad-Arif revient ensuite sur le modèle de régulation indien, entre « originalité et limites » (p. 151 à 168), avant qu’Eddy Dufourmont ne traite de la laïcisation du Japon moderne (p.169 à 192). A front renversé, Ji Zhe s’interroge, après le dossier japonais, sur le regard porté depuis la Chine sur la laïcité française au début du XXe siècle (p. 193 à 218). Dans une contribution originale, qui a été rajoutée par rapport à l’édition de 2022 (De Gruyter) en anglais, André Laliberté se penche sur la « laïcité sinisée de Taïwan » (p.219-244), avant que Bénédicte Brac de la Perrière ne ferme le ban avec une réflexion sur la religion en tant qu’enjeu de transition politique en Birmanie, entre sécularisme autoritaire et projet de nationalisme religieux bouddhiste (p. 245-270).
En restituant les apports de chaque chapitre, Pascal Bourdeaux souligne combien l’enjeu de la retraduction en français n’a pas été de tout repos : un « territoire circulatoire des concepts » se dessinerait ainsi, les notions se voyant traduites, retravaillées, et renvoyées en boomerang.

La mise en perspective d’Alexis
Alexis, étudiant de Pascal Bourdeaux, a ensuite pris la parole pour relancer la discussion, à partir d’une fiche de lecture réalisée sur l’ouvrage, et présentée dans le cadre du séminaire EPHE de Valentine Zuber. Il salue le « liant » apporté par la typologie des laïcités de Jean Baubérot, et pointe des pistes d’élargissement à d’autres terrains asiatiques, comme l’Iran, le Pakistan, la Corée du Sud, ce qui pourrait permettre à cet ouvrage fondamental de devenir un manuel de synthèse sur la question, pour toute l’Asie.
Alexis note aussi l’intérêt de découvrir, dans l’ouvrage, des débats et des perspectives parfois divergentes, signalant ainsi la liberté académique qui a nourrit l’ensemble du projet. André Laliberté, ainsi, ne considère pas la Chine ou le Vietnam comme laïques, alors que Jean Baubérot, au contraire, estime que ces deux terrains relèvent bien de la laïcité, mais d’une laïcité antireligieuse.
Un copieux temps de questions a prolongé l’exposé à deux voix présenté par Pascal et Alexis. Les deux intervenants ont répondu avec détail et précision aux remarques et observations faites. L’enjeu de la circulation et de la transitivité des notions a nourri des échanges animés, tout comme la perspective d’élargir par un comparatisme Sud-Sud entre l’Asie et l’Afrique (cf. l’ouvrage collectif L’Afrique des laïcités: Etat, religion et pouvoirs au Sud du Sahara, 2014 ).
Théologie vs Cosmologie
Le point aveugle de l’approche juridique et constitutionnelle a été également évoqué, tout comme la question du monothéisme des valeurs (Max Weber). L’occasion, pour Pascal Bourdeaux, de pointer le fait que le divin n’est pas forcément un prérequis de la discussion, proposant de faire jouer la tension entre « théologie » et « cosmologie ». Passionnant !

La discussion a également relevé l’intérêt de distinguer la laïcité, dans ses diverses déclinaisons, d’autres régimes de régulation, comme la religion civile (dossier japonais), le nationalisme religieux (dossier birman), le sécularisme anti-religieux (dossier mongol communiste). Le projet de dictionnaire sur les notions, cultivé par le grand programme RELIGIS, ne manquera pas, souligne Pascal Bourdeaux, de se saisir de ces enjeux.
Bien des pistes passionnantes à poursuivre dans le cadre d’une histoire globale et connectée marquée aujourd’hui par les effets « boomerang » de la mondialisation postcoloniale et de nouvelles dynamiques Sud-Sud.
Grand merci Pascal Bourdeaux et Alexis !


















