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Programme RELIF (GSRL), compte-rendu de la réunion du 2 avril 2025

Après les ajustements techniques nécessaires pour mettre en place la retransmission en distantiel (merci Antoine Vermande), notre 14e réunion du programme « Religion et Francophonie » s’est tenue comme convenu en ce mercredi 2 avril 2025 entre 14H et 17H. Le tour de table habituel a d’abord permis un échange de nouvelles, avec notamment cette annonce, détaillée par Pascal Bourdeaux, du lancement d’un grand programme de recherche, soutenu par le Ministère des Affaires Étrangères, qui porte sur la traduction de textes en SHS français/vietnamien. 

Puis ce fut le temps d’écouter notre invité, avec un exposé particulièrement fouillé et stimulant proposé par Fernand Idriss Mintoogue, docteur en anthropologie sociale de l’EPHE-PSL, « jeune docteur » de l’IMAF (Institut des Mondes Africains). 

 Appuyé sur une projection Powerpoint et de nombreuses références bibliographiques, Fernand Idriss Mintoogue a traité du sujet suivant : « soigner la crise en postcolonie, retour sur l’actualité du protestantisme et son rôle dans la reconfiguration de l’espace religieux au Cameroun ». L’exposé commence par une présentation de la méthodologie, basée sur une collecte de sources locale, l’observation participante et l’observation passive, au fil d’un terrain camerounais, principalement à Yaoundé, qui recouvre, au total, une période de treize mois. L’occasion d’une ample collecte d’informations qui ont permis, ensuite, de développer une analyse approfondie des recompositions postcoloniales du protestantisme et du champ des offres religieuses au Cameroun, objet d’une thèse de doctorat EPHE-PSL, soutenue, en décembre dernier (2024), sous la direction de la directrice d’études Agnieszka Kedzierska Manzon. 

Huit personnes ont assisté en présentiel à l’exposé de Fernand Idriss Mintoogue, sans compter le suivi en distantiel

1990 : libéralisation du champ des offres religieuses au Cameroun

Fernand Idriss Mintoogue a structuré sa présentation en trois points. Il commence par mettre en perspective historique la christianisation du Cameroun, au travers des aléas de la colonisation puis de l’indépendance (proclamée au 1er janvier 1960), en pointant l’importance, côté protestant, des baptistes implantés depuis la Jamaïque en 1846 (Baptist Missionary Society), et, côté catholique, des pallotins (arrivés plus tard, à partir de 1890). Il souligne ensuite, et surtout, l’impact considérable des recompositions protestantes sous l’effet du pentecôtisme, dont une première vague, discrète, s’affirme dans les années 1960, puis une seconde vague, nettement plus importante, depuis les années 1980. 

Avec la libéralisation du champ religieux opérée au Cameroun en 1990, sous l’effet de l’octroi d’une large liberté d’association, c’est « un verrou qui saute ». Une troisième vague se dessine alors, amorcée par le père Soffo (ce qui veut dire « ami de Dieu », en langue bamileke), qui se présente comme prophète ; la vague néocharismatique ou néoprophétique s’amplifie et explose à partir des années 2000. Cette dernière, appuyée sur les médias numériques et les réseaux sociaux, s’est engagée dans une surenchère la « bataille de charisme », dans un combat d’influence où se joue le nombre de fidèles, mais aussi l’influence politique, sociale, et l’impact territorial. 

Surplus sacrés

Cette bataille de charisme, qui renvoie à une définition mise au point par Fernand Idriss Mintoogue, s’appuie aussi sur la commercialisation de multiples objets sacrés transitionnels, supposés communiquer une grâce ou des bienfaits matériels. Mouchoirs, sable, eau, huile bénite, châles, etc. peuvent être réemployé à ces fins, illustrant ce que Fernand Idriss Mintoogue appelle, à la suite du chercheur sud-africain Asondeh Ukah (2020), le « surplus sacré ».

Dans l’économie du salut de ces entreprises religieuses compétitives, le recours aux objets médiateurs peut offrir un avantage comparatif sur le concurrent, dans une course à l’influence qui recompose, chaque année un peu plus, le paysage chrétien, sur la base d’une tendance à l’uniformisation des pratiques : quelle que soit l’étiquette confessionnelle, les Églises adoptent de plus en plus ouvertement les codes, pratiques, stratégies de ces nouvelles Églises « pentecôtistes », « charismatiques », « néocharismatiques ». Une pentecôtisation du christianisme camerounais ? Une homogénéisation postcoloniale des pratiques, sur la base d’une spiritualité utilitaire ? Le terrain des enfants n’est pas oublié : l’encadrement de plus en plus « agressif » et précoce des enfants, dans certaines Églises néocharismatiques, dénote une volonté de façonner, préempter, la prochaine génération d’adultes. 

Dans un second temps de son exposé, Fernand Idriss Mintoogue détaille également la tension conflictuelle qui se déploie, depuis plus d’un quart de siècles, entre les offres néoprotestantes, en forte croissance, comme la Cathédrale de la Foi de Dieunedort Kandem, et le catholicisme, qui bénéficie toujours d’un statut dominant et d’une proximité sans égal avec le pouvoir en place. 

Bataille de charisme et surplus sacré

Cette tension complexe s’inscrit dans des circulations interconfessionnelles, des hybridations, et une temporalité qui voit les positionnements évoluer. Ainsi, après deux vagues de fermeture d’Églises de Réveil (dont 200 fermées par la police depuis ce début d’année 2025), les acteurs néocharismatiques se font beaucoup plus discrets dans leur critique des autorités en place. 

Popularité de la spiritualité thérapeutique des cellules de prière

Enfin, Fernand Idriss Mintoogue parachève sa présentation avec les résultats de son observation d’une cellule de prière presbytérienne (fondée en 2012). Il montre à quel point ces cellules contrebalancent l’offre cultuelle classique (office du dimanche). Autant le culte dominical relève de l’enseignement, de la transmission des Écritures, autant ces cellules fonctionnent sur un autre régime, celui d’une offre thérapeutique tous azimuts, avec prescriptions spirituelles, carnet de santé dédié, pratiques de piété et de jeûne destinées à guérir de 1000 et 1 maux. Très suivies, ces cellules se retrouvent aujourd’hui dans toutes les confessions chrétiennes du Cameroun, quelle que soit l’étiquette, et répondent aux besoins concrets des fidèles, dans un contexte social, économique, politique, marqué par la précarité, l’insécurité, la souffrance et la peur du lendemain. 

Quel rapport à la langue, française, vernaculaire ? Cette question, et beaucoup d’autres, a été posée lors du temps de débat qui a suivi l’exposé présenté. Repérable notamment à travers l’hymnologie, la progression du recours aux langues vernaculaires n’empêche pas l’usage dominant du français, mais selon un régime gradué : un prédicateur peut très bien passer du français (comme langue d’enseignement) à la langue locale (pour traiter d’un fait divers connu par la population, par exemple). Des questions posées aussi sur la comparaison avec le bouddhisme (dans le rapport à l’argent, à l’évergétisme), la répartition genrée des fidèles (75% de femmes, 25% d’hommes dans les cellules de prière), les circulations religieuses Sud-Sud avec l’Asie, le contraste entre milieu rural et grandes villes, ont permis d’apprendre encore davantage, grâce aux réponses très précises apportées par l’orateur, que nous remercions vivement ! 

Réunion n°14, programme ReliF, 2 avril 2025 (invitation)

Nous nous réjouissons de vous convier à notre prochaine réunion du programme GSRL “Religion et Francophonie, qui se tiendra le mercredi 2 avril 2025 à 14H, en salle 5.067 (5e étage du Bâtiment Recherche Nord, Campus Condorcet, Aubervilliers)

Nous aurons le plaisir d’écouter Fernand Idriss Mintoogue, docteur en anthropologie sociale de l’EPHE-PSL, et “jeune docteur” de l’IMAF (site-Aubervilliers). 

                              Fernand Idriss Mintoogue, EPHE-PSL, IMAF

Ses travaux portent sur les conceptualisations du corps, de la maladie et de la cure en contextes charismatique (pentecôtisme, presbytérianisme), ésotérique et traditionnel (médecine traditionnelle) au Cameroun.

Il s’intéresse aux rôles des cellules de prière (chrétiennes), etde certaines organisations ésotériques d’origine occidentale et orientale (néo-gnose et foi baha’ie) présentes sur le sol Africain, dans la transformation du paysage religieux de ce continent, à partir du cas camerounais, dans un premier temps. 

Ses recherches portent également sur les usages du corps et la matérialité des cures dans les médecines alternatives. Il envisage de mener, plus tard, des travaux comparatifs sur le continent africain et dans les Amériques, pour documenter la singularité de ces pratiques et les circulations de doctrines et de matériaux à l’échelle globale.   

Comment soigner la crise en postcolonie ? (Cameroun)

Lors de nos échanges, Fernand Idriss Mintoogue aura le plaisir de nous proposer une discussion autour cet enjeu : comment soigner la crise en postcolonie ? Il développera cette question , sous le prisme des recompositions protestantes au Cameroun. 

Il traitera en particulier de la tension conflictuelle qui oppose les offres néoprotestantes avec le catholicisme, avec l’Etat en juge et partie ; il nous proposera enfin l’étude de l’organisation d’une cellule de prière presbytérienne, dont les pratiques de guérison imitent les caractéristiques des églises pentecôtistes. 

Ces deux situations seront étudiées à l’aune des concepts de “bataille de charisme” (Mintoogue 2024, sous presse) et du “surplus charismatique” ou “excès charismatique” (Ukah, 2020).

Un tour de table précédera l’exposé, suivi d’un temps de questions. 

A bientôt !

Pascal et Sébastien

Programme RELIF (GSRL), compte rendu de la réunion du 30.10.2023

 

Après un tour de table, devant les dix participantes et participants présents, dont les collègues Jean-Pierre Brach et Jean-Paul Willaime, les organisateurs remercient vivement l’historien Jean-Pierre Laurant (EPHE, GSRL) d’avoir bien voulu accepter d’intervenir dans le cadre de cette seconde séance du programme GSRL “Religion et Francophonie”.


En près d’une heure trente d’exposé, Jean-Pierre a analysé et détaillé les enjeux posés autour de la filiation intellectuelle de René Guénon (1886-1951). Intellectuel et maître spirituel inclassable, le penseur français René Guénon, devenu Cheikh à Al Azhar (Egypte) est l’auteur d’une oeuvre foisonnante qui questionne la modernité occidentale et invite à réfléchir à nouveaux frais au rôle des matrices spirituelles, qu’il englobe dans la notion de Tradition. Rattaché au soufisme dès 1910, Guénon n’était pas seulement un théoricien. Il avait pour ambition de changer la société.

Après sa mort s’est rapidement posée la question de l’héritage, et de la transmission de son legs intellectuel, en tension avec les institutions académiques. Avec une érudition impressionnante, Jean-Pierre Laurant a minitueusement décrypté la richesse, et parfois les contradictions, des réseaux guénoniens qui se sont déployés jusqu’à nos jours, évoquant des figures majeures et singulières du champ de l’ésotérisme comme Titus Burkhardt (métaphysicien suisse), Jean Paulhan (Gallimard, éditeur d’une partie de l’oeuvre de Guénon) Antoine Faivre (EPHE).

De gauche à droite : Sébastien Fath, Jean-Paul Willaime, Jean-Pierre Laurant, Jean-Pierre Brach (Campus Condorcet), 30 octobre 2023

La francophonie européenne, mais aussi diasporique (au Caire en particulier) a constitué l’espace privilégié de ce déploiement des réseaux guénoniens, “en mal d’institutions”.

Le monde anglophone ne s’est pas montré hermétique à l’oeuvre guénonienne, bien que des enjeux de transitivités des notions se posent : le pérénniallisme n’est pas tout à fait soluble dans la notion guénonienne de Tradition. La langue influe sur les représentations, les imaginaires, les déclinaisons conceptuelles. De nombreux fils de réflexion ont été soulevés, notamment la compétition entre les éditeurs, la question des querelles de légitimité, l’enjeu des entrelacs avec le catholicisme, le maçonnisme et l’islam, sans oublier les contradictions internes, la tension entre réseau et institution…

Un riche débat a suivi la présentation, au cours duquel Jean-Pierre Laurant a notamment pu préciser que René Guénon l’insaisissable, rangé parfois avec facilité dans un camp, était farouchement anticolonial, à une époque où l’Empire français dominait encore, sous sa férule, des dizaine de millions d’Africains et d’Asiatiques.

Réunion n°2 programme ReliF, 30/10/2023 (invitation)

Avec un exposé de Jean-Pierre Laurant sur les réseaux guénoniens

 

Chères amies, chers amis du programme “Religions et Francophonie”,

Nous avons le plaisir de vous convier à la réunion n°2 du programme GSRL “Religion et Francophonie”. Elle aura lieu le lundi 30 octobre 2023 de 14H à 16H en salle 5.067 (5e étage du Bâtiment Recherche Nord, Campus Condorcet, Aubervilliers).

ORDRE DU JOUR :

1/ Tour de table, échange de nouvelles

2/ Point sur la communication interne (liste mail)

3/ Exposé de Jean-Pierre Laurant (EPHE, GSRL) sur “Francophonie et réseaux guénoniens”

Spécialiste des courants ésotériques, Jean-Pierre Laurant a notamment publié Génon au combat, des réseaux en mal d’institution (Paris, L’Harmattan, 2019). Il est aussi le cofondateur de la revue Politica Hermetica dont voici le site internet :

https://politicahermetica.wordpress.com

Au moment où l’ésotérisme s’efforçait de se constituer en discipline scientifique à l’E.P.H.E. l’approche radicale de René Guénon, fondée sur un accès réservé et direct à l’absolu, s’est organisée dans la mise en place de réseaux, tant initiatiques qu’éditoriaux. A ce titre l’enracinement culturel a été déterminant dans cette démarche; le propos de Jean-Pierre Laurant sera double. Il s’attachera à éclairer par des souvenirs personnels la mise en place de cette expérience hors normes, qui occupe une place notable dans le paysage intellectuel contemporain. Il retracera aussi, à partir des réseaux francophones, les grandes lignes de son dernier ouvrage, « Génon au combat, des réseaux en mal d’institution », une recherche appuyée sur le dépouillement d’une correspondance considérable.

4/ Questions et échanges au sujet de l’exposé de Jean-Pierre Laurant. Venez nombreux !

Pascal et Sébastien, pour le GSRL