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Programme RELIF (GSRL), compte rendu de la réunion du 2 octobre 2024

Tenue à partir de 14H au Campus Condorcet, notre réunion n°10 du programme GSRL “Religion et Francophonie”, co-organisée avec l’axe transversal GSRL “Judaïsmes contemporains” (responsable : Nadia Malinovich), a tenu toutes ses promesses.

Avant d’avoir le plaisir d’écouter Nadia Malinovich (Université Jules Verne, Picardie) comme oratrice invitée, nous avons commencé par un tour de table, qui fut l’occasion d’échanger quelques nouvelles scientifiques. Nous avons notamment formulé notre souhait d’organiser une séance “Religions, Universel(s) et espace francophone”, en accompagnement des manifestations qui auront lieu par ailleurs au Campus Condorcet dans le cadre du “Printemps des Humanités” 2025 (20-22 mars).

En présence de 14 personnes (dont quatre, puis deux en distantiel), nous avons ensuite bénéficié d’un riche exposé de Nadia Malinovich, agrémenté d’une projection Powerpoint, sur le thème: L’Alliance Israélite Universelle, la fabrique d’une institution transnationale francophone.

L’oratrice, parfois complétée par des précisions fournies par Jean-Claude Kuperminc (responsable de la bibliothèque de l’Alliance Israélite Universelle de Paris), a commencé par s’interroger sur la signification liminaire du terme “Universel”, choisi dès le lancement de l’Alliance Israélite Universelle en 1860. Pour les citoyens français et juifs (qui doivent leur accès à la citoyenneté à la Révolution), en pleine période impériale, l’idée force était de conjuguer identité française, langue et universalité. Après l’affaire de Damas (1840, arrestations sur la base d’accusation de crime rituel) puis l’affaire Mortara (1858), le temps est mûr pour accentuer une dynamique d’émancipation et de “régénération” à partir d’un modèle républicain basé sur les principes de 1789, perçu comme universel, indissociable de la francophonie. La langue française passe alors pour “la langue de la liberté”.

 

183 écoles de l’AIU dès 1914

Portée à la fois par un financement externe, mais aussi par l’appui des communautés juives locales, l’Alliance Israélite Universelle va créer, avec méthode et pragmatisme, un vaste réseau d’écoles francophones au sein (principalement) de l’empire colonial français. On en compte déjà 183 en 1914, réparties dans 90 villes. C’est considérable ! Les programmes sont, peu ou prou, ceux de l’Education Nationale, avec cependant quelques ajouts, en particulier en matière d’enseignement de la culture juive et d’enseignement de l’hébreu. Les implantations se font toujours en négociation avec les chefs des communautés juives locales, aboutissant parfois, en cas d’accord, à transformer une école traditionnelle en école de l’Alliance Israélite Universelle.

Dès 1900, on compte aussi de plus en plus d’écoles de filles, ainsi que d’écoles mixtes. Les enseignantes et enseignants sont formés à l’Ecole Normale Israélite Orientale (ENIO), à Paris. Les motivations des familles ne sont pas seulement liées à une question pratique (s’inscrire, en vue de monter l’échelle sociale). Il y a association entre la langue et l’émancipation, avec presque une sorte de vénération pour la langue française et sa culture.

Plasticité et l’adaptabilité du modèle de l’AIU

L’espace manque pour restituer les développements passionnants proposés sur l’impact de la Seconde Guerre Mondiale, de la Shoah, de la naissance d’Israël et de la décolonisation. Nadia Malinovich s’attache à montrer qu’au contraire d’une idée reçue, 1945 n’a pas constitué une fracture. C’est plutôt entre 1970 et 1980 qu’un glissement s’effectue, avec un début de perte d’intérêt pour la francophonie, parfois, dès les années 1960. Auparavant, le paradigme dominant reste celui d’un modèle d’enseignement du français et de la culture française comme outil d’émancipation, avec cependant de nombreuses variantes suivant les contextes nationaux (l’Iran n’est pas le Maroc). La plasticité et l’adaptabilité du modèle de l’AIU a fait ses preuves. En synthèse, l’oratrice conclut en soulignant qu’on est peu à peu passé, à l’intérieur d’une même exigence scolaire, de l’idée de la régénération comme outil d’intégration dans le monde occidental, à l’idée de régénération comme outil d’intégration dans le monde juif.

Le passionnant exposé de Nadia Malinovich a été suivi d’un débat très nourri, avec de nombreuses questions, à la fois sur la trame chronologique, le détail des dispositifs mis en place par l’AIU, où les enjeux liés à l’universel, la décolonisation, la création de l’Etat d’Israël, l’influence américaine, majeure après 1945 (également pour des raisons de démographie du judaïsme) ou des questions de diplomatie linguistique.

Apportant de nombreux éléments de réponse ainsi que des repères bibliographiques (comme l’Histoire de l’Alliance Israélite Universelle de 1860 à nos jours, par André Kaspi, ed. Armand Colin 2010), Nadia Malinovich a ainsi contribué à ouvrir de nouvelles pistes de recherche, notamment sur la question des manuels scolaires utilisés dans le cadre des programmes de l’AIU.

Programme RELIF (GSRL), compte rendu de la réunion du 13.03.2024

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Après le tour de table habituel, et quelques ajustements techniques (merci Antoine Vermande), les professeurs Kae Amo (Université de Kyoto) et Naoki Kashio (Université de de Keio) nous ont conduits dans 3H30 d’échanges passionnants, au travers de leur « regard japonais sur la vie religieuse en Afrique de l’Ouest francophone ».

Professeure Kae Amo, Programme RELIF, GSRL, 13 mars 2024

Appuyée par un diaporama Powerpoint très éclairant, Kae Amo a traité du sujet suivant : L’islam, la politique et la transformation de la notion d’élite au Sénégal”. L’oratrice a commencé par développer des considérations méthodologiques et épistémologiques, au cours desquelles elle a présenté ses 10 ans de terrain au Sénégal, puis elle a déployé une minutieuse analyse socio-historique, à partir d’un retour sur la « politique musulmane » de la France et ses spécificités en AOF, avec l’enjeu de la formation des élites (y compris sur le plan religieux). Elle s’est appuyée sur une description fine, et illustrée, du terrain, où se croisent problématiques religieuses et économiques (marabouts des arachides).

Après la décolonisation, dans un contexte où l’islam confrérique rassemble 80% des musulmans du Sénégal, les élites se sont transformées progressivement au gré des mutations plus larges qui ont marqué la société sénégalaise : l’exode rural et l’urbanisation jouent leur rôle, ainsi que, plus récemment, la révolution numérique, qui modifie le statut du disciple en réduisant sa dépendance à l’égard du savoir du maître, du marabout, du cheikh. Entre langue française, très largement utilisée, et langue arabe (celle du Coran), les répertoires mourides et réformistes se recomposent également, avec des cercles d’appartenance qui s’interpénètrent et se chevauchent.

Professeur Naoki Kashio, Programme RELIF, GSRL, 13 mars 2024

Naoki Kashio a ensuite pris la parole pour présenter son « approche théorique des valeurs spirituelles : Mahikari en Côte d’Ivoire ». Il a commencé par retracer l’histoire de ce mouvement spirituel japonais contemporain, proposant « Lumière et Vérité » à partir d’une initiation qui repose notamment sur la pratique de la position des mains (et non imposition) sur 27 points vitaux. Un élément clef, au terme de l’initiation élémentaire, est la remise de l’omitama, pendentif métallique qui a pour fonction d’assurer la bonne connection et réception de la lumière spirituelle. Née dans les années 1950, cette nouvelle offre religieuse s’est implantée rapidement en Côte d’Ivoire, sur la base d’un recours exclusif à la langue française (sauf pour les récitations et les chants -style « tanka » japonais-).

Dès août 1975, un premier stage Mahikari est proposé à Abidjan avec 24 participants, sous l’impulsion d’une adepte, Hadifé, venue de Marseille. Un dojo est créé en bonne et due forme dès 1977. Il est déplacé à Cocody en 1985, puis à Angré II Plateaux. En 1995, on comptait déjà 2500 adeptes de Mahikari pour toute la Côte d’Ivoire. Les raisons de son succès ? D’un côté, Mahikahi renvoie à un animisme latent (se purifier d’esprits extérieurs, omitama utilisé comme fétiche), de l’autre, il est travaillé par un processus d’éthicisation, qui internalise la responsabilité plutôt que de rejeter l’étiologie du mal sur des causes extérieures (esprits). Il représente en quelque sorte un « syncrétisme implicite » qui intègre la perspective monothéiste : « Le fétichisme et le monothéisme sont aussi interdépendants que le serpent ouroboros, dans le Mahikari ».

Des échanges nourris avec l’auditoire

Enfin, devant une assistance de dix personnes en présentiel, et de huit personnes en distantiel, les professeurs Kae Amo et Naoki Kashio ont poursuivi le débat à partir des nombreuses questions posées. L’occasion, notamment, de s’interroger sur l’image et le rôle du Japon en Afrique de l’Ouest.

Doté d’une image très positive, le Japon apparaîtrait comme porteur d’une modernité alternative à l’impérialisme occidental (que le Japon a combattu), conciliant références et pratiques religieuses très anciennes (dont le culte des ancêtres) avec la technologie la plus avancée. Naoki Kashio fait par ailleurs observer que la Côte d’Ivoire est surnommée le « Japon de l’Afrique de l’Ouest », ce qui constitue pour les Ivoiriens un titre de fierté.