Organisée ce jeudi 26 février 2026, la 20e réunion du programme « Religion et Francophonie » s’est tenue entre 14H et 16H30 dans nos locaux du Campus Condorcet (salle 5.067, bâtiment Recherche Nord). Elle s’est déroulée en mode hybride, grâce à l’aide technique d’Antoine Vermande que nous remercions.
Outre les auditeurs qui ont suivi à distance, la réunion a rassemblé sept personnes en présentiel, autour d’un beau programme.
Le tour de table habituel a permis un échange de nouvelles, avant de laisser la parole à Marc Lebranchu (GSRL), auteur de Découvrir le taoïsme, Histoire, courants, fondements et pratiques (Paris, Eyrolles, 2020). A l’aide d’une projection Powerpoint particulièrement soignée, il a traité du thème Taoïsme en francophonie. Comment une religion chinoise s’est inscrite dans le monde francophone.

Commençant par quelques considérations méthodologiques, il souligne le décalage entre « l’invention » (c’est-à-dire la découverte) en Europe du taoïsme, qui reste relativement récente -une érudition, longtemps via des lunettes confessionnelles, en déploiement progressif-, et une tradition profondément ancrée et imbriquée dans la culture chinoise depuis environ deux millénaires.
Le taoïsme entretient un certain régime de confusion avec un fonds commun de la pensée chinoise, et nécessite, pour être appréhendé en profondeur, une bonne connaissance en sinologie. Marc Lebranchu décrit avec pédagogie et finesse, non sans humour, un univers religieux complexe, décentralisé, non-missionnaire (contrairement au bouddhisme) et sans magistère, qui conjugue notamment des pratiques communautaires ascriptives, non confessionnelles, et des pratiques individuelles, personnelles, monastiques ou érémitiques.
On poursuit par un survol extrêmement complet de l’historiographie comparée du taoïsme depuis l’époque moderne, avec des figures emblématiques comme Edouard Chavannes et Paul Pelliot, au début du XXe siècle, Henri Maspero (1883-1945), et bien d’autres. Ce processus de transmission, traduction, et de relecture plus ou moins sélective témoigne entre autres du rôle clef joué, en France, par la 5e section de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, mais aussi, plus globalement, d’une translation progressive d’un pôle francophone vers un pôle anglophone.

Premières associations taoïstes en Europe depuis 1993
Marc Lebranchu nous décrit l’acculturation progressive, récente, différenciée, du taoïsme en Europe et dans la francophonie. Les premières associations taoïstes en Europe ? Elles datent de 1993, majoritairement à l’initiative de taoïsants occidentaux. Chemin faisant, notre orateur détaille des parcours singuliers comme celui de Karine Martin, française et première prêtresse européenne à avoir été initiée en 2016 (ce qui lui donne pleinement le titre de taoïste, réservé en principe aux initiés).
Dans la vision taoïste, on combine enseignements révélés par des divinités primordiales et des immortels, ainsi que des rituels communautaires ou individuels, pour les vivants et les morts ; des pratiques individuelles s’ajoutent également. En Occident, à l’intérieur ou à l’extérieur de la francophonie, cette grammaire religieuse est souvent revisitée comme une boîte à outil, une religion choisie, non-assignée, ultraminoritaire et en évolution constante ; on comprend aussi, au fil des explications et analyses, qu’il existe toute une gamme de rapports possibles au taoïsme, qui vont d’un consumérisme utilitariste à une formation approfondie, notamment via l’enseignement exigeant de maître à disciple.

Pour synthétiser des développements très riches et nuancés, Marc Lebranchu pointe, au fil de la démonstration, un déclin de l’influence française, européenne et catholique depuis le XVIIe siècle. On quitte un creuset européen chrétien pour des recompositions à l’échelle du monde global. La perception-représentation des traditions de culture de soi chinoises passe du biais de l’euro-centrisme à celui de l’américano-centrisme consumériste, et du biais du rationalisme laïque militant à celui du New Age psycho-mystique.
Il fait également le constat d’un développement du taoïsme très progressif, et par capillarité : au sein de réseaux européens d’une part, via l’orientalisme, l’ésotérisme, les arts martiaux, la médecine ; au sein des Etats-Unis (notamment depuis la Californie) d’autre part, via enseignants sino-américains de Hong Kong, de Taïwan, mais aussi une vaste production éditoriale ; ces déploiements s’effectuent dans la majorité des cas sans lien direct avec la Chine ou même avec les communautés diasporiques.
Hypothèse d’un néo-taoïsme occidental populaire
Il conclut en ouvrant sur de multiples pistes à poursuivre, en particulier sur l’hypothèse de l’invention d’un néo-taoïsme occidental populaire : une offre cognitive exotique, alternative implicite aux modèles religieux/rationnels occidentaux, donnant place à un monisme dualiste (yinyang), un naturalisme spiritualiste, offrant large espace à la nature, au féminin, au corps, avec des signifiants flottants susceptibles de toutes les projections/interprétations.
Inventée en partie par des Américains blancs et des émigrés chinois occidentalisés en quête d’identité, cette offre néo-taoïste serait centrée sur des pratiques psychocorporelles hybrides de développement personnel / Guérison.
Laozi en serait le sage fondateur, d’une sagesse immémoriale, ‘authentique’, universelle. Et on note que la connaissance/maîtrise de la langue chinoise s’avère très rare dans ces cercles « néo-taoïstes », où le niveau de diplôme, en revanche, est plutôt élevé, avec une forte sur-représentation de femmes.

Un copieux temps de questions a prolongé l’exposé présenté (y compris à partir de l’auditoire qui suivait par écran interposé), s’interrogeant notamment sur l’histoire comparée de l’occidentalisation du bouddhisme et du taoïsme, sur la nature des rites domestiques pratiqués, ou sur les raisons du basculement de la francophonie vers l’anglophonie.
Bien des pistes passionnantes à poursuivre dans le cadre d’une histoire globale et connectée marquée aujourd’hui par les effets « boomerang » de la mondialisation postcoloniale. Grand merci Marc Lebranchu !



